MA DEVISE : "POUR TOUT CE QUI EST CONTRE ET CONTRE TOUT CE QUI EST POUR , SAUF QUAND J'AI RAISON MAIS PAS FORCÉMENT NON PLUS... QUOIQUE ! "

Tom Ripley, jeune homme pauvre qui vit aux crochets de Philip Greenleaf,
est chargé par le père très riche de ce dernier de le convaincre de retourner aux États-Unis,
ce qui lui vaudra, à titre de récompense, une forte somme d’argent.
Mais Philip n’en a cure et Tom, fasciné et contraint, le suit dans ses errances en Italie.
Réalisé en 1959, ce film de René Clément, qui a fait l’objet d’une nouvelle version en 1999,
Le talentueux Mr Ripley, s’impose comme l’une des œuvres majeures du cinéma français.
Très curieusement, Plein soleil évoque Psychose, tourné un an plus tard par Hitchcock,
tant pour sa structure car on trouve deux parties séparées par un meurtre qui
provoque le même passage du centre d’intérêt d’un personnage à un autre,
que pour sa thématique générale,montrer le condition de l’homme
condamné à bâtir sa propre prison.
Sa réalisation ne laisse rien au hasard et multiplie les correspondances visuelles
de l’enfermement, boucle ou cercle récurrents.
Si le film est ancré dans le réalisme d’un récit, la vie oisive des riches Américains
dans une Italie de luxe, qui lui sert de toile de fond, il s’en évade sans cesse par
une transfiguration visuelle symbolique qui l’enrichit et lui donne une dimension
véritablement poétique. On songe, bien sûr, à deux séquences précises.
D’abord, véritable épicentre du film, celle du meurtre.
Rappelons-en les détails. Philippe Greenleaff et Tom Ripley se retrouvent seuls
sur le yacht après que Marge a été débarquée. La mer est d’huile et le bateau, immobile.
Or, à peine le meurtre est-il commis que la mer est comme soulevée, que le voilier,
secoué, se met à tanguer comme s’il allait chavirer cependant que le vent siffle
comme une plainte, que la cloche du navire tinte comme pour un deuil et que
les voiles claquent en tous sens obligeant le meurtrier à parer au plus pressé
et à s’emparer du gouvernail, ce qui marque sa prise de pouvoir.
On peut imaginer que cette soudaine tempête transcrit visuellement une sorte de
réprobation des éléments naturels dont l’ordre a été bouleversé, comme si la
violence de la nature faisait écho à la sauvagerie du meurtre. Cette intervention
naturelle des éléments, Clément l’utilise, une nouvelle fois, lors de la séquence finale.
Le bain que prennent ensemble Marge et Ripley est immédiatement suivi d’un
retournement de situation éprouvant. Une fois de plus, ce qui est montré à l’image
est hautement signifiant et suggère assez que ce couple, fondé par Ripley
sur le mensonge, est factice, offense la mer naturelle et vraie qui fait alors
surgir l’impitoyable Némésis de la vengeance, sans doute née dans
les flots au moment même du tumulte des éléments engendré par le crime.
On pense immédiatement au film d’Hitchcock quand Les Oiseaux fondent sur
Bodega Bay pour châtier quelque faute humaine.
Le châtiment des Dieux s’abat sur l’être humain dont la démesure a offensé la Nature.
Tout l’intérêt de ce film de René Clément est de suggérer bien autre chose que
ce que l’image, à première vue, montre ; comme si le temps du récit, dans le film,
était suspendu au profit d’un pur moment de bonheur : celui de contempler
des images fortes, savamment préparées, qui retentissent au plus profond de notre être.
A l’instant même du premier meurtre, la caméra montre, en arrière plan, à deux
reprises, un majestueux vaisseau aux voiles blanches. Certes, du strict point de vue
du récit on peut le considérer comme un élément de suspens : un témoin a assisté,
de loin, au crime et son intervention peut bouleverser les plans de Ripley.
Mais ce plan du voilier peut aussi être interprété comme la représentation
visuelle de l’innocence perdue par Tom Ripley. D’autant plus qu’un second exemple,
le meurtre de l’ami de Greenleaff, renforce cette lecture.
Aussitôt après l’acte, le regard de Ripley, qui est celui de la caméra, donne à
voir en plongée dans une cour d’immeuble,
et à deux reprises, des enfants qui jouent dans toute l’innocence de leur âge.
La couleur blanche du voilier et l’image de l’enfance disent visuellement,
et poétiquement la nostalgie d’un temps qui plus jamais ne sera.
Le premier niveau de perception doit s’accompagner d’un regard plus exigeant
qui, seul, peut permettre de voir au-delà de la simple surface des choses.
C’est que René Clément entend montrer toute la contradiction de ses personnages,
comme de tout être humain, entre l’extérieur des apparences et la réalité intérieure.
L’entame du film proclame la gémellité, voire l’identité entre
Philippe Greenleaff et Tom Ripley parfaits complices.
Mais ce n’est là qu’apparence car Ripley, serviteur pauvre, humilié et fasciné,
jour après jour, par son maître, séducteur fortuné, a pour ambition avide de se substituer à lui.
A son niveau, on regarde vers le haut et on copie ce qu’on voit.
C’est ainsi que Ripley propose tout naturellement d’offrir à Marge un livre sur
Fra Angelico, à propos duquel elle doit écrire un livre, qu’ elle n’aura plus qu’à copier.
De même, lors d’une scène clé, face à un miroir, il imite Greenleaff et embrasse
son propre reflet dans un pur mimétisme et un franc narcissisme.
Cette scène, signe évident d’un dédoublement de personnalité, annonce en réalité
la suite du film et un véritable transfert en forme de métamorphose de Ripley
en Greenleaff par l’usurpation de personnalité : copie de signature, imitation
de voix, faux messages.
Faire exister un mort puis exister à la place du mort ; ôter la vie à Greenleaff
puis la rendre à Marge. Les événements se précipitent en un pari réussi et le film
se clôt par une balade en calèche qui reprend celle du début. La boucle
de la substitution est parfaite. Mais le destin n’oublie jamais, par un savant engrenage
mortel, de refermer le piège de la fatalité annoncée, qu’il s’agisse du cercle que décrit
le yacht autour de Ripley précipité en mer ou du cercle du gouvernail ou encore
du cercle de la cage d’escalier, tous annoncent l’enroulement du filin autour de l’hélice.
Il manque un dernier signe prémonitoire, qui sera emprunté à la littérature antique,
car au moment même où Ripley s’offre enfin le verre de la récompense pour saluer
la réussite de son projet, une barque appareille et quitte le port, qu’il peut suivre
du regard : la voile qu’elle hisse est noire, pour donner au film la couleur du désespoir.
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