Vous vous rappelez la grande époque du Los Angeles de 1947 ? Faut savoir que je crois bien que je dois être un des derniers vivants à l’avoir connu. Faut savoir que je ne vous parle pas du Los Angeles en Californie, celui de Stan Kenton, des Mex en costard zazous et du Dahlia Noir. Non. Faut savoir que je vous parle du Los Angeles qui se trouve en Patagonie, tout juste à la frontière Argentine. Quelle époque… Faut savoir que j’crois bien que cela a été l’Age d’Or. Tout se trafiquait dans cette ville sortie d’un vrai Western : pelle, frites, vers à soie… Tout s’achetait, tout se vendait, et j’en ai même vu qui s’étaient lancé dans le commerce de Doryphore. Mais le nec plus ultra, le plus juteux c’était le Marsupilami vivant. Tous les fondus yankees en voulaient un pour leur petit Levittown, histoire de faire la nique au Komsomol qui infestaient le voisinage des banlieues pavillonnaires toutes neuves. Façon de prouver qu’ils étaient les caïds du nouveau monde, et aussi pour le plaisir de voir la tronche de ce cave de Staline devenir aussi rigide que Jean-Paul Sartre lorsqu’il essayait de jouer l’Internationale au trombone. On en a tellement capturés… Je doute qu’aujourd’hui il en reste encore un seul sauvage. Deux bandes s’affrontaient pour le contrôle du trafic dans cette Jungle Celle de Jorge Marchado dit la « Sardine » et qui ne s’appelait pas encore Georges Marchais, et celle de Juanita Moreno, dit « Morteau » et qui plus tard enleva le T de son surnom pour refaire sa vie sous le nom de Jeanne Moreau. Personnellement, j’ai bossé pour les deux bandes en temps que première gâchette et tueur grande classe. Une fois chez l’un, une fois chez l’autre, çà dépendait de l’avis de tempête et j’ai toujours eu pour règle de suivre le proverbe de ma Patagonie natale « Où que tu sois, choisis la maison où l’épaule d’agneau est la plus cuite ». Et je peux vous dire que cela m’a bien servi. A la grande époque, le trafic était si bien organisé que chaque nuit des bathyscaphes filaient vers les States remplis à ras bord de marchandise. Dans le métier çà s’appelait faire l’ascenseur, et tout une série de codes – c’était invariable - entourait le trafic. Par exemple, filer discrètement un Entolome livide au chef des dockers voulait dire « Les marsupilamis sont frais mais certains sont atteint de Blépharite » ; manger un dictionnaire lentement devant le Capitaine du Port en tenant un saucisson en pendentif autour du cou voulait dire « départ demain, à l’aurore » ; plumer une poule Wandyotte naine et la faire rebondir sur le sol en faisant des glissando avec la voix pour imiter son cri signifiait « D’accord, mais seulement trois kilos alors, et sans écume surtout ». Ce code d’ailleurs était rarement utilisé, et personnellement, je ne me rappelle pas l’avoir fait. Mais le plus marrant était le langage des Goélands. On avait dressé les plus doués à répéter des phrases pour nous prévenir des descentes de flicaille. Nonobstant le fait que je n’ai plus le souvenir de tout, et nonobstant le fait qu’il n’existe pas de dictionnaire, et nonobstant l’autre fait que je perds la mémoire, je me rappelle de certains codes. « tout à fait tout à fait tout à fait tout à fait tout à fait tout à fait tout à fait tout à fait tout à fait tout à fait » voulait dire « grouillez-vous ! » ; « cela dit, cela dit, cela dit, cela dit, cela dit, cela dit, cela dit » était un truc du genre « Eh mec ! ta braguette est ouverte » ; mais le plus marrant était « Voilà, Voilà, Voilà, Voilà, Voilà, Voilà, Voilà, Voilà, Voilà, Voilà, Voilà, Voilà » qui signifiait simplement… Voilà. Et çà, je n’ai jamais vraiment compris pourquoi. Quelle époque. Je la revivrais bien. Mais il faut laisser le temps au temps n’est-ce pas…